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Comment suis-je devenue voyante...

Quand l’improbable se produit 

Autrefois, les jours de fête même funéraire, les photographes de rue étaient à l'affût de clichés à prendre puis à vendre. D'habitude agacées par ces voleurs d'instants privés, les grandes personnes de mon entourage répugnaient à acheter d'avance une photo peut-être ratée. Pourquoi, à cet instant, Alida Chantrel, ma grand-mère, me couvait-elle du regard ? Pourquoi Lucette, ma mère, souriait-elle au photographe ? Pourquoi la photo (ci-jointe), prise le jour des morts, à Rennes auprès de la Poste,  fut-elle acceptée ? Mystère. L'on y voit, devant la "Confiserie Angélus Maison de la dragée", ces deux dames tenant chacune une main de l'enfant attentive (moi) à bien poser les pieds l'un devant l'autre, toutes trois en partance pour le cimetière du Nord. Trois personnages ordinaires.     

Un peu plus tard, alors que je jouais au bord de la tombe "Famille Chantrel", placée par le "hasard" près de celle "Adolphe Léofanti", je tombai, la base du front contre le bord de l'arrosoir en zinc toujours remisé derrière la tombe. Hurlement, puis plus rien. Croyant à une simple syncope, Maman me suspendit par les pieds et me frotta vigoureusement en tous sens pour me ranimer. En vain.

Alertés par ses cris et les « Au secours ! » de ma grand-mère, des gens nous encerclèrent, nombreux en ce jour de Toussaint. Après un long moment, Lucette et Alida entendirent des murmures apitoyés : « Pauvre femme, elle ne s'aperçoit pas que sa fille est déjà morte ! » Alors, réflexe de toute mammifère devant sa petite devenue poupée de chiffon molle et glacée, Lucette me colla contre elle, referma sur moi son manteau de fourrure et, hagarde, suivit sa mère vers la sortie.        

Soudain, un cri rauque « inhumain, presque bestial » (c’est ce qu'on m'en a dit) jaillit du manteau.

C’est en novembre 2013 que je découvris le rôle étrange que, même disparu en 1890, le jeune sculpteur avait joué dans mon existence ainsi que le nom de sa statue :

Collaborant alors à un ouvrage consacré aux "Artistes Maudits", je me rendis à Rennes, au cimetière du Nord, afin de photographier la tombe de cet artiste effectivement maudit puisque sa dernière sculpture, livrée en retard par la faute du transport ferroviaire, n'ayant donc pu concourir au Prix de Rome, il s'est donné la mort dans le train qui les ramenait d'Italie, lui et sa statue. Après quoi, ladite statue fut érigée sur sa tombe.

Donc, après m'être tuée sous une statue nommée "Résurrection", je revins à la vie dans l’enceinte d’un cimetière ! Agée d’à peine seize mois, j’avais déjà le goût pour l'à-propos et la contradiction... Se peut-il que, pendant cette "absence", j’aie reçu une sorte d’Enseignement Digest, grâce auquel il m’arrive de dire et d’écrire des choses infiniment plus intelligentes que moi ? Y ai-je vu, compris et intégré ce qui allait devenir ma clairvoyance ?

Tout à l'heure, assise au bord de la tombe qui a depuis longtemps remplacé celle des Chantrel, je me suis sentie bêtement émue en songeant à la petite Colette tombée là. Et infiniment reconnaissante à ce suicidé qui fit peut-être en sorte qu’elle ne meure qu'un peu. Fut-ce pour se libérer des limbes où les suicidés, dit-on, sont condamnés à une morne errance ? Qui peut savoir ?       

Aujourd’hui encore, c'est ce même arrosoir qui fait office de fontaine dans le bassin de mon jardin. Sans rancune !

Et c'est le même manteau de fourrure que je pose sur mon lit en hiver. Avec gratitude !

P.S. : Lucette ne m’a raconté cet épisode de notre vie qu’en 2010, or, depuis de nombreuses années, chaque 1er novembre déclenchait en moi une bronchite. Si la cause rationnelle en était évidemment le tabac, la date me laissait chaque fois un peu perplexe…

Colette Olivier-Chantrel