A propos de ma peinture mediumnique

Tout d’abord la palette : les deux blancs nécessaires aux brouillards de lumière, le noir et l’indigo dont j’aime à me vêtir, l’ocre, l’orange et l’or dont tous les bleus raffolent, la sienne des pénombres et le sang de garance. Sur la platine : des chants liturgiques orthodoxes ou de la viole de gambe ou toute autre musique dont l’esprit se régale. Et sur le chevalet : une toile longuement ré-enduite, poncée et re-poncée.

Longtemps je reste là, à contempler l’abstrait de la surface blanche pour m’abstraire du réel. Sans projet, sans idée, sans esquisse ni plan, je dépose çà et là quelques taches de couleurs et puis je les efface, n’en laissant que les traces. Je retourne la toile et la retourne encore jusqu’à ce que j’y "voie" ce qui veut apparaître. Alors mes yeux se voilent et un autre regard se substitue au mien ; il traverse la toile, le mur de l’atelier et le monde alentour pour rejoindre un espace et un temps que j’ignore ou que j’ai oublié. Ce troisième œil compose le décor du tableau cependant qu’à mon cœur "on" chuchote la scène que je dois reproduire. Des visages apparaissent, parfois inachevés, comme autant de portraits d’êtres désincarnés curieux d’enfin se voir dans le miroir de toile. Cette "possession" momentanée est grandement facilitée si mon corps tangue sur la musique, cette légère transe achevant d’abolir d’éventuelles résistances de mon corps organique à l’étrange invasion d’une autre volonté.

Si la plastique elle-même de ces tableaux est liée à l’expérience acquise depuis l’adolescence, leur genèse suppose mon entière vacuité, un vide intellectuel et une paresse mentale proche de l’indifférence. Je ne suis pas l’auteur des œuvres médiumniques, seulement l’exécutante. Au contraire des tableaux que j’ai souhaités, pensés, élaborés toute seule sans la moindre incursion du peuple de l’astral, et pour lesquels j’ai dû aspirer, transpirer, enrager quelque fois (les portraits, par exemple) qui ont nécessité une vraie "inspiration", les tableaux médiumniques m’ont été extirpés, dérobés, arrachés. Par qui ou quoi ? Je l’ignore. Pour qui ou quoi ? Je n’en sais rien non plus mais ces œuvres étranges exigent que je les expire. Cette peinture différente tend à représenter l’intangible, l’invisible par la touche pudique des pinceaux qui n’y laissent pas d’empreintes et par l’estompe des teintes, si fondues par endroits qu’elles ne sont plus nommables.

J’ai parfois l’impression de peindre une mémoire qui ne m’appartient pas, d’esquisser une histoire que je n’ai pas vécue, ou alors il y a longtemps, bien avant d’être née, une histoire sépia.

Colette Ollivier-Chantrel

A propos de l'envie de peindre...