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Si la Divination est un Art, le Devin est un artiste

A l'instar de nombreux Médiums, je suis née Médium ET Artiste. Mais, si je n'ai découvert ma médiumnité qu'à l'âge de 34 ans, suite à un drame, l'envie de dessiner s'est manifestée dès que j'ai pu tenir un crayon...

Grâce à une enfance sans télévision ni loisirs forcés, où l’on m’accorda le droit de m’ennuyer, rêvasser, observer, j’ai pu m’inventer un monde sur mesures, danser, pianoter, lire, écrire, dessiner.

Heures exquises passées à traquer du regard la moire tourmentée des flaques d’huile sur le port, le blanc exaspéré de l’écume sur le sable, les éclats micacés du granit au ponant, la crinière menaçante des vagues d’équinoxe, la dentelle mouvante de la mer apaisée, les déchirures de l’aube dans les nuages sombres et la nacre diaprée des bulles envolées.

Secouée par les coups de faux d’une Camarde obstinée, ma mémoire s’est gavée de silhouettes, d’attitudes, de visages et de phrases, de preuves de vie en somme. Sur un mur du séjour, le portrait d’une Colette disparue à dix ans, étonnamment vivante dans sa toile immobile, a suscité l’envie d’apprendre à célébrer la vie différemment comme Charles Nitsch, le portraitiste.

Un tableau ne meurt pas.

Au cimetière, près de la tombe où cette petite Colette, invisible, silencieuse, n’en finissait jamais de ne pas être là, se dresse encore celle de Léo Fanti, refusé au prix de Rome à cause d’un train en retard. Le jeune homme s’est tué, laissant pour tout message à la postérité une statue splendide au-dessus d’un fait divers.

Une statue ne meurt pas.

Au hasard des musées et des ouvrages d’art, la découverte, entre autres, de peintres inspirés comme Vermeer, Botticelli, La Tour, Le Caravage, Goya, Tanguy, Fini, Balthus, de sculpteurs magiciens comme Degas, Claudel et Léofanti m’a permis de comprendre que seuls grande rigueur et labeur obstiné inaugurent et suscitent la spontanéité, l’audace, la liberté en protégeant l’artiste de la facilité.

Enfin, sur les trottoirs des années 70, avec de simples craies de pastel estompées à la main, des hippies dessinaient leurs œuvres éphémères savamment dégradées dont les couleurs fondues prêtaient au granit froid une douceur poudrée que je souhaitais pouvoir restituer un jour mais à l’huile, sur des toiles, avec des pinceaux. Je n’y suis parvenue qu’en 1999, et bien que de vrais peintres m’aient cent fois assuré que ce n’était possible qu’avec des pastels, de la gouache ou de l’acrylique à l’aérographe.

Rompue aux exercices  de l’humilité grâce à l’apprentissage exigeant du piano et de la danse classique, mes yeux, mains et cerveau avaient faim de savoir les lois qui régissent la genèse d’un tableau : fabriquer un châssis, choisir une toile, la tendre, élaborer l’enduit, connaître les pinceaux en fonction de l’usage, comprendre la chimie des pigments, des médiums, la réactivité de ces substances entre elles… Je voulais qu’on m’enseigne l’Artisanat de l’Art.

Interdite de séjour à l’école des Beaux Arts par des parents soucieux de protéger leur fille des turpitudes soufrées que la fréquentation des artistes supposait dans ces années-là, j’optai pour le cursus "Arts Plastiques" nouvellement créé. Si je n’y reçus pas le moindre apprentissage de techniques plasticiennes, faute de directives transmises aux enseignants, l’Histoire de l’Art me confirma que la "liberté d’expression" placée en facteur commun devant tout depuis 68 devenait plus despotique que les règles jusque là érigées par le bon sens et l’expérience. Quant à la psychologie expérimentale enseignée par Mr Humbert-Droz, elle m’offrit de comprendre les relations intimes reliant entre eux l’œil, la chose regardée et la chose restituée par les cerveaux émotionnel et rationnel. Il y eut aussi l’histoire de la Peinture avec, en leitmotiv, la place prépondérante de la lumière du jour. Dans le but d’imiter les peintres impressionnistes, je décidai de planter le chevalet sur la plage, le port, le trottoir. Pas longtemps : mille petits moucherons se collaient sur la toile, les promeneurs curieux m’assaillaient de questions et la lumière du jour me fatiguait les yeux. À ce jour encore, je ne peux peindre qu’en atelier, et surtout bien après le coucher du soleil. Voici comment j’explique cette bizarrerie :

Au lever du soleil, quand le monde s’éveille, la vie s’engouffre en nous par les portes ouvertes des organes récepteurs ; les sensations, les sons, les odeurs, les saveurs, les formes et les couleurs nous envahissent alors jusqu’à la plénitude, c’est à dire l’apaisement des faims de tous nos sens. La nuit, par le sommeil et les rêves successifs, nous évacuons chacun le trop-plein, le nuisible jusqu’à ne conserver que ce qui nous construit. Excessivement poreuse à tout ce qui m’entoure, j’absorbe excessivement toutes les ondes émises par le monde diurne et perds donc, tout le jour, ma faculté d’émettre à mon tour vers ce monde. Les heures où la lumière augmente jusqu’au zénith sont celles qui me nourrissent ; celles où le jour décroît tandis que le soleil redescend vers le soir sont celles où j’assimile, où je digère, en somme. Ce n’est qu’au crépuscule que mes sens saturés peuvent enfin traiter toutes les informations reçues de l’extérieur ; je jette dans l’oubli ce que je n’ai pas compris ou ce qui m’indiffère, puis je traite au creuset de mon rêve éveillé ce qui m’a enchantée, exaltée ou blessée, bref, ce qui m’a touchée. Là, dans la solitude et la paix nécessaires au travail alchimique de toute création, j’attise le feu secret de l’imagination jusqu’à ce que l’émotion, née des informations captées dans la lumière, devienne, aux heures d’ombre, l’humble offrande qu’à mon tour j’essaie de faire au monde.

Aussi loin que ma mémoire veuille bien régresser, je ne me rappelle pas de journées sans dessin. Cependant, je n’ai commencé à peindre qu’à l’âge de quinze ans. À la gouache d’abord car, en plus d’être onéreuse, la peinture à l’huile m’intimidait, sans doute à cause du fameux portrait réalisé par Nitsch que tous admiraient et dont je devinais qu’il me serait impossible de l’égaler. Je le crois encore.

Donc déçue et frustrée de n’avoir pas reçu à l’université le savoir escompté, désenchantée et lassée des discours hermétiques, redondants, ridicules que les vrais artistes méprisent mais que le monde de l’art suscite, je jetai dans l’oubli mes pinceaux et mes rêves. Obstinément fascinée par la machine humaine, j’optai pour l’Esthétique

Si les soins de confort et d’embellissement m’ont longtemps passionnée, le maquillage sous toutes ses formes m’a enchantée. Stabiliser toutes ces matières, qu’il fasse chaud, froid, sec, humide, que la peau soit acide, basique ou réactive, cela impose de bien connaître les cosmétiques donc la chimie. Appréhender chaque visage d’un regard simultanément micro et macroscopique, en deviner la quintessence de l’ossature à l’émotion, en célébrer l’unicité, les différences, les défaillances pour le parfaire, réconcilier l’organique et le spirituel, doser les couleurs, les valeurs, les brillances et les matités jusqu’à ce qu’enfin mon travail s’oublie, que ce visage-là se réconcilie et se reconnaisse jusqu’à se sourire… C’est finalement par le maquillage que, sans le prévoir, j’ai appris à peindre. De la même façon, c’est en les soignant dans mon institut que j’ai étudié les mains et les pieds puis le corps entier. Ces années passées à lire les joies, les espoirs, les peurs des visages, les prières des mains, les chagrins des ventres, les fatigues des dos m’ont appris que l’humain a besoin de beauté. Quand l’œil reçoit du beau, quand le corps et l’esprit se rassemblent un instant, le cerveau se réjouit et génère le courage, l’envie d’aller plus loin. D’avoir vu repartir mes clients souriants, réconfortés, confiants m’a confirmé que l’art, quelque forme qu’il prenne, leur était nécessaire autant qu’une médecine. Ecouter, plaindre et oindre, rassurer et pétrir, plaisanter et masser, m’extasier, maquiller… voilà, en quelques verbes, mon vrai apprentissage.

Cependant que l’artiste semble né pour servir le sacré, le divin, l’artisan, lui, se met au service de l’humain. Rétrospectivement, je dois à mes parents un grand remerciement pour m’avoir, finalement, permis de demeurer l’artisane appliquée dont la rusticité est l’antidote puissant contre les vanités auxquelles l’artiste en moi peut encore succomber.

Colette Ollivier-Chantrel